Comment faire le lien entre le recyclage de matières organiques, par exemple des épluchures de légumes, et l’autonomie alimentaire d’une ville, en l’occurrence Bruxelles ? La réponse proposée depuis 2017 par le projet ValueBugs est aussi simple que surprenante : en élevant des larves de mouches soldat noire grâce à un projet de co-innovation dont nous parle avec passion Etienne Toffin, chercheur à la faculté des sciences à l’ULB.

Des co-chercheurs qui créent de l’innovation sociale

« Ce projet est aussi et surtout une expérience d’innovation sociale », explique Etienne Toffin. « ValueBugs, c’est de la recherche citoyenne participative menée par un collectif hybride où tout le monde est co-chercheur. On retrouve dans ce collectif des tas d’expertises et de profils différents : citoyens éleveurs de larves (et de poules), associations de terrain déjà actives sur certaines de ces questions comme WORMS asbl, la Ligue Royale Belge pour la Protection des Oiseaux ou la Ferme du Parc Maximilien, chercheurs universitaires de l’ULB, Sciensano… Cela permet d’infuser dans la recherche les réalités du terrain et de la société, parfois moins présentes dans la recherche académique. Chacun vient avec ses questions et son vécu. Ce sont ces éléments qui alimentent le projet de recherche. »

 

Le problème de l’autonomie alimentaire des villes

Mais revenons-en à la question de l’autonomie alimentaire de Bruxelles…Qui est de seulement 7 jours si l’on compte sur les stocks du moment. « Nous fonctionnons dans une logique d’approvisionnement en flux tendu. Si ces approvisionnements s’arrêtent, nous avons de quoi tenir une semaine seulement avant que les rayonnages des magasins commencent à être vides », contextualise Etienne Toffin. « On comprend mieux l’importance de l’enjeu de l’autonomie alimentaire. De nombreux citoyens sont déjà actifs sur le terrain de la production locale de fruits et légumes, par exemple avec des potagers collectifs, mais c’est moins fréquent pour la production d’aliments protéinés, pourtant indispensables. Et dans ces initiatives, comme l’élevage urbain de poules pondeuses au fond du jardin, on dépend d’une production extérieure pour nourrir ces animaux. »

 

La mouche soldat noire, un choix protéiné

Et c’est là que le projet ValueBugs prend tout son sens. « En remplaçant cet apport protéique extra-bruxellois par des larves d’insectes élevées localement, on crée le chaînon manquant entre les la matière organique dont regorge notre région et l’alimentation des animaux vivant en ville. Dans le règne animal, les insectes sont les champions de la bioconversion : ils digèrent des épluchures pour en extraire les protéines. Les larves vont digérer les résidus alimentaires ménagers et se transformer en aliments pour animaux à mesure de leur croissance. Et à ce petit jeu, la larve de la mouche soldat noire a été choisie parce qu’elle elle est très vorace, qu’elle mange de tout et qu’elle produit beaucoup de protéines et de lipides de qualité ».

 

Comment ça fonctionne ?

Le dispositif, que l’ensemble des participants au projet ValueBugs a mis au point et testé, est d’une grande simplicité puisqu’il se destine à un usage à domicile par tou.te.s les Bruxellois.es intéressé.e.s par cette nouvelle méthode. « Ce sont deux seaux de taille différente placés l’un dans l’autre. Le plus petit contient les épluchures ménagères et les larves qui vont s’en nourrir. Une fois qu’elles seront arrivées à maturité, les larves se déplacent et se retrouvent dans le second seau, ce qui permet donc de les récolter très facilement. »

Si le citoyen-éleveur possède aussi des poules, les larves serviront directement à les nourrir. Et sinon, il pourra fournir ces insectes comme aliments pour animaux – les chiens et les chats peuvent les manger ! -  à ceux qui ont en besoin. « Et cela va créer aussi du lien social », ajoute Etienne Toffin. « Le citoyen producteur de larves et l’éleveur de poules pourront échanger leur production respective : des œufs contre des larves ! » 

 

Les éléments-clés du projet

ValueBugs a donc été l’occasion d’expérimenter l’élevage d’insectes dans une version décentralisée et non industrialisée. Le processus scientifique de mesure et d’analyse encadrant cette recherche participative a permis d’impliquer de manière collaborative citoyens et partenaires du projet afin de créer, tester à domicile et améliorer le dispositif et les pratiques d’élevage. Cette configuration a aussi été une opportunité d’explorer le lien de proximité à domicile entre insectes et citoyens-éleveurs, montrant une grande acceptabilité de cette nouvelle pratique qui bouleverse et interroge notre relation avec les insectes. Un réseau d’échange de larves et de soutien entre utilisateurs a vu le jour, réseau soutenu par ValueDispatch, un modèle informatique de logistique solidaire entre usagers. Le cadre sanitaire et réglementaire a été clarifié.

« Ce travail enrichit aussi les politiques publiques, puisque nous avons participé au plan de gestion des ressources et déchets. Et ça devrait aussi être le cas pour la stratégie Good Food 2 de la Région bruxelloise pour la mise en place d’un système alimentaire durable, afin d’y insérer la question critique de la production protéique urbaine. », précise Etienne Toffin.

 

Innoviris, un moteur inédit et disruptif de co-création

Préparé dès 2017 et financé par Innoviris depuis 2018, ValueBugs illustre aussi une approche inédite du soutien public à la recherche. « L’appel à projets pour la Co-Creation d’Innoviris est ultra innovant », affirme Etienne. « Cette volonté de soutenir une recherche impliquant une multitude d’acteurs fonctionnant en co-création est aussi ambitieuse que disruptive. J’ai foncé sur cette opportunité car cela collait parfaitement avec ce que j’aime et ce que je veux apporter à la société. Cela me permet de donner du sens à ce que je fais, en agissant concrètement pour une ville plus propre, plus durable et avec plus de lien. »   

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